Objectif 6088

Il y a comme de l’électricité dans l’air. Nous sommes moins d’une dizaine de personnes à dormir à « Alto Roca », le refuge de haute altitude du Huayna Potosi. Cette montagne se situe à une trentaine de kilomètres au nord de La Paz, en Bolivie. Malgré le silence de mort qui règne dans l’étroit dortoir, on ressent une forme de tension collective. Chacun se tourne et se retourne dans son sac de couchage sans réussir à trouver le sommeil malgré la fatigue. Il est 22 heures et les lumières sont éteintes depuis un long moment. Seul le bruit sourd de notre cœur qui bat la chamade dans nos jugulaires et dans nos tempes vient rompre le silence de la nuit. Est-ce l’excitation, l’appréhension où le manque d’oxygène à 5000 mètres qui emballe notre rythme cardiaque ? Probablement un mélange de tout cela. Il nous faut pourtant trouver un peu de repos, car dans moins de trois heures, nous devrons quitter la chaleur de nos sacs de couchage pour affronter la montagne sous une température frôlant les moins quinze degrés.

Deux jours plus tôt, nous avions atteint le refuge du camp de base à 4750 mètres d’altitude. La journée avait été dédiée à nous former aux techniques de base de l’alpinisme et à la sécurité en haute montagne. Notre guide Hilario, diplômé de l’école française d’alpinisme, connaissait bien son métier et prenait plaisir à nous transmettre sa passion. C’est ainsi que nous avons appris à nous servir des crampons et piolets en escaladant la partie en dévers d’un mur de glace sur le versant est du « Vieux Glacier ». Nous apprenons également à avoir confiance dans notre guide et dans l’équipement qui nous maintiendra en sécurité dans ces conditions extrêmes.

Le réveil sonne et nous arrache brusquement à nos songes. Il est minuit et demi. Avons-nous seulement dormis ?

Peu à peu les faisceaux des lampes frontales viennent enrichir la lueur blanche que projette la lune à travers la fenêtre du dortoir. Dans un silence pesant, nous enfilons notre équipement : collants thermiques, double pantalons, pulls, vestes, gants, sous-gants, chaussettes épaisses en laine de mérinos, chaussures d’ice-climbing, baudriers et casques. L’eau a gelé dans nos gourdes, il nous faudra à nouveau en faire bouillir pour reconstituer nos provisions avant le départ. Nous en profitons pour avaler une tasse d’eau chaude dans laquelle infusent une poignée de feuilles de coca, cette plante andine sacrée que les quechua mâchent à longueur de journée et qui présente des vertus contre les maux d’altitude.

Nous sommes les premiers à arriver au pied des neiges éternelles. Nous équipons nos lourdes bottes de crampons métalliques et nous nous assurons les uns aux autres à l’aide d’une corde d’escalade. Dans nos mains, nous tenons fermement ces piolets qui nous aiderons dans notre ascension. Formant ainsi une cordée de trois personnes, nous marchons au rythme du plus lent, solidaires à toute épreuve, contraints à échouer où réussir ensemble.

Nous nous mettons en marche et slalomons entre les crevasses. La glace craque bruyamment sous nos crampons. La nuit s’annonce longue et froide. Dès les premiers efforts, notre souffle est mis à l’épreuve. À 6000 mètres d’altitude, la saturation en oxygène est de 55% inférieure à celle du niveau de la mer. Chaque pas compte double. Il nous faut quelques temps pour trouver la fréquence respiratoire et le rythme de marche adéquates. De temps à autre, nous nous offrons une pause pour reprendre notre souffle. Mais le froid profite de chaque seconde d’inactivité pour traverser les épaisses couches de notre armure. Déjà, il nous faut repartir pour éviter de geler.

Nous venons de dépasser le plateau du camp des Argentins, baptisé ainsi après la mort de cinq alpinistes dans les années 80. Devant nous, une coulée de poudreuse présente une pente à 45°. Hilario notre guide est tendu. Il sait que la zone est instable et qu’il faut là quitter au plus vite. En premier de cordée, il sonde la neige fraîche puis la tasse de ses pieds pour s’assurer qu’elle supportera notre passage. Le risque d’avalanche n’est pas nul.

Nous marchons maintenant depuis un peu plus de quatre heures. De petits stalactites de glace se forment dans ma barbe. Nos réserves d’eau ont à nouveau gelé. Le froid a eu raison de mon équipement et trois de mes orteils sont devenus insensibles malgré les mouvements continus pour maintenir l’irrigation sanguine aux extrémités. Hilario m’informe des risques d’amputation si les orteils restent gelés deux heures supplémentaires. Nous devons nous remettre en route pour que le froid ne se propage pas. Nous marchons mécaniquement, comme des zombies, épuisés par l’effort, le poids du matériel, la faim et le froid. Le moral est mis à rude épreuve, mais notre volonté reste intouchable.

Nous nous rapprochons un peu plus de ces étoiles qui brillent et nous envoutent dans notre ascension. Hilario qui ne parle que l’espagnol, nous informe que « la cumbre » n’est plus qu’à 25 minutes, mais ce sera la partie la plus abrupte. Nous marchons lentement en zigzag sur le flanc pentu qui nous mène au sommet. Nous plantons avec précaution nos crampons et piolets dans la glace, assurant chacun de nos pas. En arrivant sur la crête nous progressons en équilibre sur un vertigineux sentier de neige d’une vingtaine de centimètres de large. À droite, il y a 400 mètres de vide et à gauche plus de 1000. Encore quelques pas et nous y voilà. Nous sommes au sommet à 6088 mètres d’altitude. Un étrange cocktail de sentiments s’empare de nous : épuisement, fierté, émotion esthétique, vertige. Au loin, les lueurs de ville de La Paz scintillent pour nous. Le soleil le lève enfin et éclair les majestueux sommets de la cordillère Royale dans un spectacle que nous n’oublierons jamais.

À nos amis tourdumondistes Christilla et Albéric qui nous ont précédés sur le Huayna Potosi et à nos nouveaux amis grimpeurs et compagnons de voyage: Kirsteen, Nadine, Laure & Vivien, Kuan, Vinicius et Joris.

4 commentaires sur “Objectif 6088

  1. Quelle aventure mes enfants ! hâte de vous revoir !! J’espère que vous nous ferez un petit compte rendu familial des merveilles que vous devez encore avoir plein les yeux. Tout le monde vous envie, à très vite, OMA

  2. Alors là … »Chapeaux bas » ! Roby et moi sommes admiratifs ! BRAVO et à très bientôt !(je n’ajouterai pas pour de nouvelles aventures 🙂
    Bisous

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